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FANTAISIE SONORE, SUITE :

Flamme_01 flamme_12.gifVingt ans après

 

            En écoutant l’Ouverture, j’ai repéré un certain nombre de thèmes et de motifs importants, qui manquait d’accent et de timbre. Plutôt que de tout recomposer, j’ai préféré prendre certains de ces motifs et les réorchestrer. On peut écouter ainsi  l’évolution et le cheminement d’une pensée musicale, avec ses tentatives, ses maladresses et ses allers-retours. Le mouvement perpétuel est plus proche de ce que je voudrais faire entendre, qu’une définition ou un texte bien écrit.
            J’ai repris le déroulement de l’ « Ouverture a la fugua », dont les parties sont annoncées entre parenthèse.

 

 

 

 
(I- DEFINITIONS ET FONDEMENTS : 1. UN CONCEPT)

 

 

Apaisement :
                       L’apaisement ne vise pas le règlement des conflits, mais une manière de voir et de vivre le conflit. Ce serait alors vivre le conflit comme une confrontation de forces  visant à leur maximum d’intensité. Laisser les forces s’interpénétrer : c’est le mouvement même. Si on cherche à empêcher ou à régler ce mouvement en vue de l’apaiser, on cherche en fait à le soumettre, selon sa propre idée d’harmonie et de paix. Là, rien de plus coercitif que l’apaisement. Ici, j’entends plutôt laisser jouer les forces. Le mouvement ne disparaît pas, au contraire : il est mis à nu et semble exacerbé. Cela nous portera bien loin au-delà du jugement, vers des horizons intérieurs et mouvementés, source d’un autre apaisement. Celui-ci viendrait à la fois d’une participation au théâtre de ces forces et d’un détachement des conflits, dû à une compréhension plus profonde du mouvement qui les génère. Plus qu’une compréhension, ce serait même une plongée dans les forces de son propre théâtre. Plongée qui nous amènerait, étant pleinement soi-même, à sentir et comprendre que le « soi » est une partie du tout. Ainsi, par une participation, qui n’est autre que l’acceptation de soi dans le monde, on accède à un état de connexion, à la fois tendu et apaisé : la transe. Cela a bien peu à voir avec la sérénité imaginaire du sage oriental, mais cette transe nous porte, il est vrai, à une sortie de soi (détachement) et à une plongée dans nos origines (participation). Et quoi de plus apaisant que de sortir de la prison de la personnalité pour s’allier au tout ? Quoi de plus apaisant que d’accepter que tout soit passages et mutations ? Certes, apaisant au final, me direz-vous, mais le parcours est terrifiant : il s’agit de la mort de soi. C’est pourquoi, pour mettre en exergue cet aspect de continu effroi, insigne de l’enjeu vital,  j’appelle ce chemin vers le détachement, de manière  provocatrice et calculée: aliénation générale.
       
Histoire :
                                    L’histoire ici, ne renvoie pas à l’analyse du procès de l’histoire (Hegel, Marx). Autrement dit, il n’y a pas de pensée du sujet. Il s’agit seulement de toucher et de faire surgir corporellement et mentalement toutes nos couches de mémoires. À vrai dire, la constitution du sujet en est une… parmi d’autres. Il sera indispensable, à l’avenir, de tracer comment la pensée du sujet tente de devenir, ou de nous faire croire qu’elle est devenue, la seule constitution possible ou souhaitable. Cela demanderait un travail généalogique. En ce qui me concerne pour l’instant, il est primordial d’exhumer d’autres mémoires, à partir desquelles, d’ailleurs, peut être une critique généalogique découlera naturellement. Poursuivons donc nos aventures hors sujet…
 
Ordre ontologique :
                                    J’entends ici changement dans la matérialité la plus profonde, sachant qu’il n’y a d’être que étant. Je n’aborde pas le problème de l’être en tant qu’être.

Numéro atomique :
                                    Ce qui m’intéresse ici, c’est qu’on ne peut expliquer, actuellement en physique des particules : le brusque saut des électrons d’une orbite à l’autre lors du changement atomique. Ce moment d’inconnu, dans la science, est toujours un moment de bouleversements possibles ; preuve que la matière échappera toujours (comme le clinamen d’Epicure…). C’est à ce moment de recherche que l’imagination scientifique entre en ébullition, comme si il en allait de sa vie. Bien entendu elle finit toujours par expliquer l’inexplicable, mais dans ce moment fragile de doute; le Transe-mutant travaille la science comme dans une faille.

Néant :
                                       Non pas que je sois dans un « petit jour » dépressif, mais j’ai renoncé à faire parler le néant ou à en faire l’origine d’une grâce. J’ai trouvé beaucoup plus libérateur (et probablement moins fatigant…) de ne pas « m’acharner à transmettre l’intransmissible ».

 

 

 

 

 

(2. UN LOGO)

 

Geste fondateur :
                                       En lisant « geste fondateur », j’ai éclaté de rire. Fondateur de quoi ? Certainement du fait de fonder. Marquer, c’est vouloir durer et créer une mémoire à partir d’un objet (la marque). Mais même si cet objet est réduit au strict minimum (geste, signe, ou simple intention), il reste un désir : le fait de fonder. Et précisément voilà ce que je veux éviter. La marque, c’est le début d’une œuvre. L´œuvre est destinée à l’histoire. L’histoire est faite par des sujets. Le fait de fonder, nous éloigne de ces forces qui dépassent le désir du sujet à faire l’histoire. De l’histoire du sujet ou du sujet de l’histoire, je me connecte à ce qui  le dépasse : anachronie et hors sujet…

Au centre :
                                       On peut ajouter que le centre (cœur) est le carrefour des forces de (re)production (sexe, évènements…). Point de ralliement. Kairos en puissance.

Flamme :
                                       Elle n’est pas un principe transcendantal ou immanent de liaison. Il n’y a pas de surdétermination de l’ensemble par une méta, une infra ou une alter structure. Laissons de côté le Grand Autre, la Dernière Instance et la Dialectique ! La flamme n’est qu’une métaphore pour signifier l’équilibre des éléments entre eux dans l’interpénétration. Mais attention : ce que nous gagnons en métaphore, nous le perdons en vérité. L’interpénétration est trahie par sa métaphore, qui en fait un objet. Limite du discours symbolique mais gain en communication. Dangereuse réduction qu’il faudra en permanence dédire.

 

 

 

(CONCLUSION)

 

 

Classe :
                                      Malgré nos tentatives permanentes pour brouiller les catégories, force est de constater que le Transe-mutant finit par faire une classe particulière. Entendons alors qu’il fait forcément une classe en tant qu’il se distingue, mais n’a pas l’esprit de classe. Autrement dit, il porterait le paradoxe d’être une classe en tant qu’il tend à ne pas en être une. C’est ainsi qu’il peut  plus facilement faire les liens entre les classes. Vide nécessaire. Sorte d’articulation liquide. Il s’agit bien entendu d’un état d’esprit, d’une vision de soi-même et d’un mode de vie. D’un point de vu social, cela se traduit par une difficulté pour les gens, à nous situer, bien qu’ils nous identifient facilement. Mais rare sont ceux qui tentent l’Aventure de se déclasser…

 

 

(3. UN SHEMA : FORME GENERALE)

 

Science :
                                      Est-il possible d’inclure la science dans une pratique non scientifique sans vendre son âme au diable ? En d’autres termes : comme la science se fonde sur la relation objet-sujet, est-il possible de l’utiliser à des fins non objectives ? J’ouvrirai six axes de réflexions :

  1. Revenir aux origines de la science (alchimie, animisme, magie, guérison…) afin d’en découvrir les superstitions et les utopies qui courent toujours en elle. En effet, comme la religion en son temps, la science nous fait croire qu’elle a tout inventé  (ou du moins le meilleur), et que ce qu’elle ne valide pas n’a pas de statut de vérité.
  2. Travailler dans ses failles : Là où il y a de l’inconnu. Là où les théories sont incomplètes (ensembles, ondes, fluides, chaos…). Dans ces zones limites, le sujet est débordé pour un temps. Cela implique de se tenir au courant des débats à la pointe et de faire l’effort d’en extrapoler les enjeux, pour renouer avec les autres mondes.
  3. Replacer le sujet de la science parmi les autres manières d’aborder le monde matériel, afin d’ouvrir au-delà du sujet tout en reconnaissant notre part subjective.
  4. Utiliser les théories comme des objets à des fins différentes que celles de la science. Cela revient à imaginer et transformer l’objet science. Cette subversion implique que l’on agisse selon d’autres lois suffisamment fortes, pour que la subversion ne devienne pas contamination du domaine qu’elle est censée subvertir. Ce qui implique que notre manière de procéder ne répète pas, sans le savoir, la manière scientifique. C’est malheureusement ce qu’on voit avec l’engouement obligatoire pour les nouvelles technologies, où les artistes ont la sensation d’inventer, alors que bien souvent, leur propre intuition est contaminée par la pensée expérimentale, dont ils deviennent un simple chaînon spectaculaire. De plus, la subversion pour la subversion recouvre un fantasme particulièrement tenace. C’est une simple métonymie : on a subverti une règle en croyant subvertir la loi. Or cette loi, précisément, se renouvelle par la transgression de ces règles. Ainsi elle peut évoluer dans le temps sans changer sa structure profonde. Et ce qui pousse à la transgression, c’est la fascination pour cette loi increvable qui nous soumet, et dont on voudrait en posséder la puissance. Transgresser, c’est faire croire et se faire croire, que nous sommes au moins aussi puissant que la loi, puisque nous nous permettons de passer des interdits. Mais au fond, notre référence demeure la loi. La transgression ne propose jamais rien d’autre qu’une transgression de la loi ; c’est un dénie qui confirme, toujours à son insu. La clé  est que le plaisir de la transgression est une identification à la loi, manière détournée de  s’approprier la puissance de la loi. On s’est donné ainsi l’illusion de la liberté, de la maîtrise et de la puissance, alors qu’on a fait que renouveler une loi qui a besoin de ces transgressions pour survivre. On a donc joué le jeu, mais avec l’illusion nécessaire qu’on a grippée la machine. Nécessaire, sans quoi, on n’y mettrait pas la conviction et l’énergie suffisantes pour perpétrer ce système de la loi. Une trop grande lucidité nous amènerait à cesser nos activités, ou à les poursuivre avec une amer névrose ou une joyeuse acceptation plus ou moins cynique. On pourrait dire que la subversion est le conformisme contemporain : assurer une loi en se donnant l’illusion de la liberté par la transgression. Le langage du maître est sauvegardé. Il faut donc admettre que le terme de subversion est inadéquat pour mon idée de détourner les objets scientifiques. Disons plutôt qu’il s’agirait de les réintroduire dans le flux de l’imaginaire et des choses, sans leur accorder une valeur de vérité supérieure. C’est encore faire appelle à une loi qui dépasse notre entendement, dont la transe-mutation est le mouvement. Je me suis un peu attardé à décrire comment la science et la subversion vont main dans la main, car en y ajoutant le concept et le droit, on obtient le code génétique de notre maladie occidentale contemporaine : la saturation de l’homme par lui-même.
  5. Ouvrir les continents de la transe-mutation ; c’est ce que nous essayons de faire…
  6. Inventer une science sans objet. Ce qui est bien entendu impossible. Mais cette bouffonnerie prendra sûrement une valeur insoupçonnée. Philosophes, à vos tours de gué !

Technique :
                                   Aujourd’hui plus que jamais, la technique est le pendant de la science. Elles avancent ensemble et on pourrait dire que la technique est le vivant de la science : son miroir et son corps. Ensemble, elles forment le procès total du sujet : la transformation du monde sous tous ses aspects : nature, nourriture, médicaments, mode de vie, arme...

Diversité :
                                    Pas seulement diversité culturelle, mais aussi sociale, personnelle (goût, tempérament, traumatisme), sexuelle…
    A vrai dire, le terme de diversité ne convient pas du tout à mon propos.
                                  Du point de vue théorique, il renvoie à l’idée d’unité : diversité de l’unité ou unité dans la diversité. Or la transe-mutation, comme rencontre d’entités en mouvement, n’a aucune unité préalable ou à venir. Ce terme fait plutôt partie de cette philosophie analytique et critique qui fait un arrêt dans l’espace et le temps, et peut juger de la diversité selon une unité subjective.
                                   D’un point de vue politique, on retrouve le même processus de séparation diversité / unité, mais cela prend une allure plus imagée : la diversité ainsi séparée doit être exposée et désignée. C’est ainsi qu’on fait de belles vitrines de diversité culturelle. Comme pour le concept, ce qui compte, c’est de pouvoir étaler et analyser ;pour voir. L’idéologie du spectacle est le produit logique de ce processus conceptuel. Tout mouvement a disparu. Ensuite, il est du consensus et de la propagande de faire croire que la diversité c’est la vie. L’autre tache du consensus et de la propagande, sera de na pas nommer ce qu’est cette fameuse unité à la base de cette diversité. En effet, il faudrait alors nommer ce processus formel d’union par la séparation et la servitude volontaire qui en découle. Encore une fois, gardons les formes ; peut être plus pour très longtemps. On aura compris : la diversité est un autre nom de la différence, et l’unité un autre nom de l’identité. On retrouve le même balancement pour l’universel et le particulier, l’humanité et l’individualité, et plein d’autres encore (lisez n’importe quel programme politique)… Pour mieux comprendre mon propos, je vous renvoie à mes petites remarques sur le mode créatif, la conceptocratie, la science et la democratie-marchande-identitaire-totalitaire.
   Quoiqu’il en soit, on voit bien comment l’activité conceptuelle de la pensée du sujet déroule une certaine forme de pensée politique et de droit, et comment cette forme aujourd’hui est exploitée par la propagande. Cela constitue la chaîne logique de la conceptocratie. Parfois j’entends que les « Lumières » ont été trahies, alors que le développement du système moderne issu des « Lumières », n’a jamais été aussi abouti, rodé et lumineux…

Interstructuration :
                                    Dans un élan de pensée, j’ai assimilé l’Interstructuration aux sciences humaines. Grave erreur pour les sciences et pour le Transe-mutant. Pour les sciences humaines, il y a bien une surdétermination qui pour ainsi dire, s’est « détranscendantalisée » pour passer à une « infratranscendance ». Il n’y a plus, certes, de téléologie divine, mais il y a des processus internes et universels à la matière et à l’humain. Je renvoie aux structures de la parenté en ethnologie, aux structures du langage de l’inconscient en psychanalyse, à l’infrastructure (dernière instance) en analyse politique marxiste. À vrai dire, il faut entendre interstructuration comme l’état solide de la matière, en opposition à l’état liquide ou gazeux, et non comme une constitution surdéterminante. Je reviendrai ailleurs sur cette notion. Parlons plutôt d’interpénétration qui comprend tous les états possibles de la matière.

 

 

(3. UN SHEMA : PROPRIETÉS)

 

Mode organique :
                              Je précise quelque peu le concept de répétition, qui est crucial pour tout mon propos. Je partirai de phénomènes physiques : quand on observe la cellule qui ne cesse de se dédoubler, ou une onde qui forme toujours les mêmes courbes, ou un rythme de transe qui scande régulièrement, il faut bien admettre que les choses se répètent et que de ces répétitions : on peut tirer des variables. Et pourtant non. Il suffit de prendre un point de vue micro et macro pour s’en apercevoir. Par exemple, si vous vous penchez sérieusement sur le détail de la cellule, de l’onde ou du rythme, vous remarquerez de nombreuses variations qu’on ne perçoit pas à notre échelle. Mais à l’intérieur, dans le détail microscopique : c’est du discontinu. De même, on croit que la Terre tourne depuis toujours autour du Soleil. Mais pour combien de temps ? Dans une vision macro, la Terre qui tourne autour du Soleil n’est qu’un minuscule moment, voué à disparaître dans un mouvement galactique bien plus long. Les variables quantifient seulement le continu (la répétition) à notre échelle, et non selon le macro et le micro. Elles ne prennent pas en compte le détail et le global. De là, elles créent une échelle continue à notre mesure. Autrement dit, le continu est une projection a priori de notre échelle sur les dimensions discontinues du macro et du micro. Notre vision subjective calibre les reliefs pour créer du continu.  Que se joue-t-il derrière ce phénomène ? Nous verrons. Mais ce que j’appelle « mode organique » renvoie aussi bien à l’animé qu’à l’inanimé, qui bougent et changent sans cesse. Ce mode prend comme échelle, le micro et le macro et sa loi est celle du changement. Il n’y a donc de loi que provisoire, de même qu’il n’y a pas de loi générale du changement, autrement, on tomberait dans la variable des variables (la loi du changement ; le continu du discontinu). Le mode organique consiste à prendre en compte à la fois le micro-macro et les mouvements qui en découlent. Ces derniers, à l’aune du micro-macro, ne sont plus considérés comme répétition invariable, mais comme des cycles provisoires de probabilité. Probabilité, car cela inclut les oscillations à l’intérieur de l’échelle elle-même (micro). Provisoire, car cela inclut le changement (macro). Cycle, car cela inclut un temps suffisamment long pour qu’on puisse voir émerger une forme. De là, les répétitions sont considérées comme un rythme qui se répète tout en évoluant. C’est ainsi qu’une forme devient identifiable. Mais de cette identification, on aura tendance à réduire une forme à son aspect continu et à en oublier son aspect cyclique, i.e, discontinu, changeant, transitoire et périssable. D’autre part, on peut dire que tout cycle provisoire de probabilité, ou toute forme, est le fruit d’une interpénétration. Précisons tout de suite que les changements et les transitions ne se font selon aucune téléologie auquel cas, on retrouverait un mouvement coordinateur (que ce soit Dieu, la conscience, l’histoire ou une mathématique).
Nb : A propos des probabilités. En physique, la notion de probabilité s’est développée quand il est apparu impossible de décrire précisément le mouvement des particules élémentaires. Au contraire, la notion de probabilité permet de rendre compte de ce mouvement et même de le valider expérimentalement. Mais c’est en fait une manière de reconstruire du continu, non plus sur la notion de corps séparés, mais sur celle de paquets (un ensemble de corps non séparables). Le scientifique retombe ainsi sur ses pattes : faire en sorte que toutes discontinuités puissent être expliquées par une variable continue. Ici, par probabilité, j’insiste au contraire sur le fait que l’oscillation est due à un changement au cœur de la matière (micro), et que toute notion de continu est donc provisoire, dans le grand comme dans le petit.

Mode créatif :
                                   L’analyse et la critique induisent un arrêt et une distanciation par rapport à ce qu’on analyse et critique. Cet arrêt et cette distanciation induisent aussi l’objet de la critique, de la même manière qu’elles placent celui qui analyse et critique dans la position de sujet. L’arrêt et la distanciation induisent donc à la fois la critique, et l’objet et le sujet de la critique. Le mode créatif n’étant pas un arrêt et une distanciation, mais un mouvement, il ne produit pas de critique, ni de sujet ou d’objet. En revanche, un mouvement est critiquable, sachant que la critique en impliquant un arrêt et une distanciation, ne produit que de la critique et pas de mouvement. En toute rigueur, l’analyse et la critique, le sujet et l’objet, ne peuvent  donc rendre compte du mouvement.
   Une analyse et une critique sont-elles possibles selon le mouvement ? Oui si on les considère comme des rythmes. L’acte de penser selon un sujet et un objet serait alors le rythme d’une volonté qui voudrait être immortelle en échappant au mouvement. En danse et en musique, on appelle ce genre de rythme : un contretemps.

 

                                              (3. UN SHEMA : CONCLUSION)

 
Conclusion :
                        Pour éclaircir la conclusion, je vais revenir au concept de répétition. Parce qu’il y a de la répétition et donc mouvement : nous sommes vivants. Mais ce mouvement se faisant sur le mode organique (cycle provisoire de probabilité), on a un corps, à une époque et un lieu donnés (temps, espace et forme) : nous sommes mortels. On peut donc exister et être reconnu, sans avoir à passer par la pensée des variables (continu). De là, on comprend que les frontières de temps, d’espace ou de forme soient ouvertes i.e. soumises au changement. Il n’y a pas donc pas d’ensemble de tous les ensembles, puisque les lois sont provisoires et résultent de chaque rencontre (interpénétration) et de leur développement (cycle). Notre existence ou notre position (positionnement) est forcément momentanée, en un lieu donné et avec une forme périssable. C’est pour ça que je dis qu’elle est critiquable. Elle ne porte que sa propre vérité : celle de sa singularité, incomplète et transitoire dans le temps et l’espace. Toute critique la complètera et la singularisera, sans fin. Je ne prétends ainsi à aucune objectivité ou subjectivité. Le concept de singularité comprend bien les notions de frontières ouvertes, changement, forme et reconnaissance (identité). On pourrait dire que nous sommes existants dans la mesure où nous sommes éphémères, critiquables dans la mesure où nous sommes singuliers, i.e, mortellement-vivants.
             Quoiqu’il en soit, ce qu’il faut retenir, c’est que le mode organique me permet de sortir des antinomies continu/discontinu, unité/diversité, différence/universalité. En effet, au bout du compte, ces antinomies aboutissent au primat du permanent sur le changement, en faisant du permanent l’origine du changement. Ou bien elle amène à une pensée dialectique, qui conserve les antinomies pour en faire la base du changement. Au contraire, par ce mode organique, je sors des antinomies pour entrer au coeur de la matière. J’y découvre un mouvement en perpétuel changement, sans origine ni dialectique. On peut dire que c’est une plongée dans le discontinu. Passés les premiers vertiges et les atavismes conceptuels, j’ose voir qu’il est possible de penser la matière uniquement par le discontinu. C’est l’écoute de la matière elle-même qui m insuffle ces pensées. Qu’est-ce qu’on y gagne ? Se débarrasser des antinomies carcérales. Ouvrir un champ hors du continu. Ce qui signifie, en dehors d’une référence absolue, autant dire : ouvrir un champ hors la loi. De là, on comprend mieux les enjeux du sujet et de ses créations techniques, scientifiques, historiques et conceptuelles : le sujet veut vaincre l’éphémère et se convaincre de sa permanence. Et il est prêt à tout pour ça. Notamment éradiquer les anomalies de la vision macro-micro. Ce désir, qui a la puissance d’une superstition, refait le monde à son image, et par la même occasion le détruit. Mais si ce sujet vous glace et vous étouffe, la pensée transe-mutante est une porte de sortie possible.

 

 

                                                         (A PROPOS DU SHEMA) 

 

   C’est une esquisse imparfaite. Déjà il devrait changer de forme, de volume et de couleur, tout le temps en réaction à ce qui le traverse, et selon un certain rythme. J’ai pensé que la forme cristalline pouvait donner l’idée de multiplicité (décomposition du spectre lumineux) et de forme donnée. Les flèches de circulation devraient être partout pour signifier l’activité incessante.

 

 

                                              (II-ESTHETIQUE : POURQUOI UN ART ?)

 

Activité naturelle :
                                  Je dis « naturelle », parce que l’art se fait avec nos sens, nos émotions, notre mental et notre corps ; bref, ce qui nous est donné. Par activité, j’entends une pratique qui nous permet de se relier aux trois mondes et aux modes. La pratique est la plongée à l’intérieur du mouvement. L’art n’existe que par sa pratique et il n’y a de naturel que le mouvement. Voilà pourquoi je parle de ‘‘ l’art activité naturelle de l’être humain’’. Mais le mouvement comprend une part de contemplation, de vide. Il n’y a aucune nécessité à laisser une trace, une œuvre, une inscription. Ici, le mot pratique ou activité ne renvoie pas à la production, la transformation et le travail. Sûrement il faudrait trouver un autre mot.

Inspiration :
                                   L’inspiration est un état de transe.

 

 

(III-POLITIQUE/ETHIQUE : POURQUOI UNE COMPAGNIE ?)

 

Être ensemble plutôt que seul :
 Je pourrais  aussi bien dire : être seul plutôt qu’ensemble. C’est en fait une réflexion sur la possession (dans le sens d’être possédé) : être ensemble pour fuir ses démons intérieurs, être seul pour fuir ses démons extérieurs. La fuite prouve que nos démons sont toujours bien vivaces, et ils ne comptent pas nous lâcher ! En secret, cette possession détermine nos actions. Ce n’est donc pas tant le rapport à l’être ensemble, mais plutôt le rapport à soi à travers l’autre ; rapport de pouvoir, de fuite et de formatage (possession). Ce n’est donc pas la possession de nos démons qui est en cause, mais la fuite qui nous possède, et qui dirige subrepticement nos rapports. Le Transe-mutant, en essayant de se relier aux mondes et aux modes (mouvement), essaye de se déposséder. Mais se déposséder, c’est donc rencontrer ses démons et non plus les fuir. Alors souvent, on joue contre son temps, contre soi-même et contre l’être ensemble.

La scène :
Pour un artiste, les forces se portent sur la scène du théâtre. Pour un animal les forces se portent sur la scène du monde. Quand l’artiste rejoint l’animal, la scène du monde rejoint celle du théâtre. On dit alors que la scène porte les forces ou qu’elle entre en transe-mutation.

 

(IV-ART DE LA FUGUE)

 

 

Projet :
En employant le terme « projet », j’ai été pris par la mode. C’est comme « droits de l’homme », « humanité » et « travail ». Ce sont des termes qui rassemblent, qui rassurent. : « On n’est pas ici pour rien ! Ici on  réalise et on donne de la valeur ! On n’est pas en train de descendre dans la cave !… » Projet, c’est la version capitaliste des plans quinquennaux. Le mouvement transe-mutant s’assimile plus à un anti-projet.
 « En accord avec l’esprit et les fondements » renvoie à une manière, un style, un état. La description rationnelle de la transe-mutation que je donne dans le manifeste, est biaisée, dans la mesure où elle renvoie à un irrationnel dont elle n’épuise pas la richesse. C’est une description faite pour suggérer une manière d’être qui ne clôt pas sur elle-même. La description n’est pas une incitation, mais une transe-mutation en train d’opérer dans l’écriture et la pensée. Voilà pourquoi le mot projet est aussi absurde que de dire : « Devenons Transe-mutant ! » ou « Sois spontané ! ».

Secte :
                       À la lueur de la définition d’une secte, je me demande si l’Etat n’est pas la plus grande secte du monde. Mais elle est si vaste qu’on ne la voit même plus… En ce qui nous concerne, peut-être notre ouverture dérange à tel point, que dans un mouvement de surprise et de recul, on nous traite immédiatement de secte...  Mais je suis persuadé maintenant, que celui ou celle qui nous accuse de secte, en dit long sur ce qu’il ou elle voudrait se cacher sans le savoir : « Oh une secte, je suis découvert(e) !... ».

 

 

 

(QUELLE ORGANISATION… ?)

 

Carrefour :                 
                   En repensant à l’idée de carrefour, je me disais que l’anarchie s’en rapprochait.  Il serait indispensable d’entamer un travail de recherche et de réflexion sur cette forme. Quoiqu’il en soit, la cohérence reste le travail essentiel : des fondements « ontologiques », tirer à la fois la politique, l’éthique, l’esthétique et l’art de la fugue. Cela est sous-jacent théoriquement, mais plus encore sur le terrain. On le voit à la manière dont le groupe s’est constitué, comment il survit et se développe. C’est d’ailleurs ce style particulier qui étonne souvent les autres groupes que nous rencontrons, et plus encore, les acteurs de la vie associative et les élus  de la Ville. Mais attention : la question n’est pas de savoir si un rapport pratique est cause d’un rapport idéologique ou le contraire, mais plutôt : comment une manière d’être – le Transe-mutant – se développe sous tous les aspects infinis de la vie.

 

A propos de l’anarchie :
                 Ce qui me frappe dans l’extrême gauche actuelle, libertaire, anarchiste, trotskyste ou autres, c’est le hiatus entre les idées et la manière de les transmettre.
   En effet, les représentants de cette extrême gauche ne jurent que par le respect, la culture et la liberté, tout en vous indiquant bien précisément les modalités du respect, de la liberté et de la culture. Très vite cet acharnement pédagogique a pour effet de briser vos élans, et vous voila bientôt incarcérer dans l’ « Ecole de la Propagande où on a toujours raison ». Au sein de cette école, vous aurez la joie de ne pas vous soumettre à quelqu’un en particulier, mais au Groupe ! Et à travers le Groupe ; à l’Utopie (Attention : cette soumission a beau être idéale, tout écart de pensée sera farouchement remis dans le droit chemin) ! La tyrannie collective n’a rien à envier à la tyrannie individuelle. Ca : vous le penserez, mais vous ne le direz pas ; et de toute façon, armé de vos manuels d’histoire, vous allez bien finir par faire taire vos velléités individualistes dues à votre ignorance. Et puis à force, vous aussi vous serez un Saint-Héros de la Révolution ! Le Grand Soir ! Pour nous : les Hommes ! Ni Dieu ni Maître, mais Utopie et Collectif ! En attendant, rêvons avec nostalgie sur la Commune et la Guerre d’Espagne, et conservons le flambeau de la Pureté. « Garder les mains propres » ; première leçon de l’ « Ecole de la Propagande où on a toujours raison ». De quoi faire pâlir les Chevalier du Saint Graal …
   Et puis, à force d’y croire sans que rien ne se passe, vous laisserez vos observations accumulées pendant votre retraite, remonter à votre esprit : « C’est quand même étrange que des gens aussi bons soient par ailleurs aussi conformistes et psychorigides… et ces accords matériels et politiques passés avec l’Ennemi, c’est un peu moche quand même… » Et si vous leur faite la remarque, vous aurez le droit à la dernière leçon de l’Ordre de la Pureté : « D’une part, il ne faut pas mélanger la vie privée et la politique, et d’autre part, c’est pas parce qu’on est militant qu’on a pas le droit à notre part de gâteau ! On n’est pas des artistes maudits, merde à la fin ! » C’est alors que votre destin de petit soldat bascule. Soit vous trouvez cette dernière leçon sage et réaliste. Soit la duplicité et le conformisme de bonne conscience vous sautent à la gorge. Dans le premier cas vous pouvez briguer le poste de Général dans l’Ecole de la Révolution, ou bien passer chez l’Ennemi avec ce sentiment  supérieur de celui qui a vu, mais que le Fatum social à décidemment pousser à l’intégration (vous serez pardonné…). Dans le second cas, vous ne pourrez  plus faire semblant de croire en la Maison de la Pureté, et la constatation suivante viendra tout naturellement : « Les Chevaliers de la Liberté ne sortiront pas de leur cellule : le monde est trop impur ». Vous aurez alors une lueur : lorsque la vie dérange, aucun dogme ne sera suivi ; nul ne sait par avance comment il réagira. Et la Maison de l’Ordre de la Pureté tombe en ruines…

                        Mis à part les tristes Sires de l « Ecole de la Propagande qui a toujours raison », on peut dire que la foi en l’éducation, l’idéal de la liberté et du respect, qui font vivre l’extrême gauche, sont au fond des valeurs issues des « Lumières ». Seulement, à l’inverse du libéralisme qui entend tirer profit de ces valeurs pour assurer la domination de quelques uns, l’extrême gauche entend en faire profiter tout le monde. En ce sens, ce sont les vrais défenseur de la démocratie : les premiers de la classe. Mais s’agissant de transe-mutation, l’éducation ne garantit rien, le respect n’a rien à voir et la liberté ne peut être un dogme.
   Cela dit, il existe chez les anarchistes, une idée particulièrement séduisante : tabula rasa, la table rase. Bien entendu, du point de vue historique et humain, cela est insoutenable : nous sommes faits de notre passé et la table rase ressemble plus à une décapitation. Mais pendant que les « Lumières » fabriquent subrepticement un homme nouveau avec le leurre de l’état de droit et les utopies de gauche, les anarchistes mettent les pieds dans le plat : tabula rasa ! Et là tout le monde dit non. Il reste bien peu de gens à prendre cette formule au pied de la lettre, même au sein de l’extrême gauche. Mais le Transe-Mutant, qui pourtant s’inscrit profondément dans le temps, dit oui. Pourquoi ? Parce que aucune théorie ne peut soutenir la table rase. Tabula rasa congédie toute théorie. En faisant appel à l’absurde, elle rend caduque toute tentative d’élaboration historique et critique. Alors que faut-il entendre ? Le cri d’un animal qui naît, le cri de tous les possibles. Tabula rasa, c’est l’élan réduit à sa plus simple expression. Mais n’anticipons pas, et regardons de plus près l’idée d’autogestion si chère aux anarchistes.
   L’autogestion implique toute la chaîne : production, gestion, promotion, diffusion. En ce qui concerne la Compagnie, cette question est particulièrement brûlante. En effet, actuellement, le problème de la création artistique ne se pose plus tant au niveau de la liberté d’expression, qu’au niveau de sa production et de sa diffusion. Il faut donc tout faire pour créer sa propre chaîne. Cela demande une stratégie et une organisation qui de fait, poussent à différents compromis. Se pose alors la question centrale d’aujourd’hui : la récupération. En somme, en essayant de créer sa propre chaîne, le danger d’être récupéré s’agrandit. Mais la transe-mutation ne se fait-elle pas précisément lors de cette épreuve ? Autrement dit, si la création de sa propre chaîne est un but, ça n’est pas une fin en soi. La transe-mutation ne porte aucun volontarisme politique.
   
                        Enfin, une interrogation persistera dans toute notre histoire occidentale : Pourquoi la Commune de Paris et de la Guerre d’Espagne se sont-elles soldées par un échec ?  Les causes sont complexes et multiples, et je n’ai pas les moyens de répondre à cette question. Mais deux faits attirent mon attention : les hésitations des anarchistes et des communards face à leurs ennemis et le manque de vision globale.
   En effet, au moment où ces mouvements auraient pu s’emparer de l’or des Banques (l’or espagnol et la Banque de France), ils reculent. De même, lorsqu’ils ont les moyens d’une victoire décisive, elle leur échappe. Rappelons que les Communards ne prennent pas en otage les versaillais qui n’hésiteront pas à les massacrer, et que les Anarchistes plutôt que de compter sur leurs propres forces, vont former un gouvernement de coalition avec les Communistes et les Républicains, qui n’hésiteront pas à les massacrer.
   Enfin, le fédéralisme espagnol a manqué de coordination, ce qui a profité à ses adversaires, qui ont pu isoler et détruire les foyers révolutionnaires. La Commune quant à elle, ne chercha pas à étendre la révolution en dehors de Paris, ce qui a profité à ses adversaires qui vont  l’encercler et la détruire.
   Il me semble que ces hésitations et ce manque de vision globale viennent d’une profonde peur de se précipiter dans l’inconnu.
   En effet, coordonner le fédéralisme espagnol ou sortir de la capitale parisienne signifiait sortir physiquement de son environnement, et se penser dans une globalité de temps et d’espace, signifiait en sortir mentalement.
   De même, les hésitations et les compromis aux moments cruciaux, poussent à se demander si les communards et les anarchistes étaient réellement prêts à prendre le pouvoir, avec toutes les violences physiques et symboliques que cela implique. Peut être n’ont-ils pas voulu risquer de perdre leur idéal ? Et plutôt que de prendre la place de l’autorité, ont-ils préféré celle de Martyr ?
                       
                        Quoiqu’il en soit, ce qui m’intéresse c’est surtout de savoir : pourquoi la Commune et la Guerre d’Espagne ont-elles gagné ?
   La première réussite de ces soulèvements, c’est l’élan, la spontanéité et la contagion d’une onde libératrice. Cette convergence de désirs est la base d’une construction sociale. Quand je dis que la transe-mutation va chercher en deçà du système, c’est à ce désir charnel de construire ensemble que je fais appelle. Cette force que la démocratie représentative s’est acharnée à réduire, jusqu’à  l’oublier. Cet élan, qui est une expression de l’onde originelle.
   La deuxième réussite, c’est d’avoir mis en pratique une manière de vivre hors du système dominant. Avoir osé une autre perspective et l’avoir incarnée, fut-ce quelques années, quelques mois. En ce sens, ces mouvements furent tout le contraire d’une utopie et d’une fatalité. Car utopie et fatalité marchent main dans la main : l’utopie n’ouvre pas sur la réalité, mais sur la fuite de cette réalité par le rêve utopique. Quand on nous fait croire que la catastrophe c’est l’écroulement des utopies, cela veut dire : le marché est fatal, il faut trouver un nouveau rêve pour l’oublier et souffler un peu. En clair, trouvez vite une nouvelle utopie, afin de continuer à espérer l’impossible et de ne pas essayer un nouveau possible. L’utopie est la drogue du conformiste. Or ces mouvements n’ont pas proposé un nouveau rêve : ils ont inauguré une nouvelle réalité.
   La troisième réussite, c’est la méthode de réalisation : pas de système préétabli ni de programme, mais des ajustements permanents proches de la réalité de terrain. A chaque situation, une réponse adéquate qui vient de chacun. Grand laboratoire où les solutions émergent de l’expérience, de l’inventivité et de l’échange. C’est seulement à partir de ces rencontres physiques, que la confiance peut germer et l’élan se perpétrer. C’est ce que j’appelle le bain. Au fond, on peut résumer ce champ de transe-mutation en ces termes : proche du désir, proche du possible, proche du terrain.
                       
                        En guise de conclusion, je dirai que le mouvement anarchiste ouvre un champ de transe-mutation lorsqu’il réveille les désirs et les possibles. C’est un mouvement de terrain qui prend toute son ampleur dans l’action et la réalisation. En revanche, en tant que dogme et programme issu des « Lumières », il est loin d’une transe-mutation et semble même contraire à son premier élan. Preuve en est : nos tristes Sires premiers de la classe qui constituent les rangs de l’ « Ecole de la Propagande qui a toujours raison » (l’extrême gauche).

 

Exclure des forces :
           Avec les dernières restructurations, il est apparu que des forces négatives pouvaient ébranler sérieusement notre équilibre. Des forces invisibles rongeant insidieusement, ou d’autres qu’on ne voit pas venir, peuvent déstabiliser d’un coup. Mais comment déterminer qu’une force est néfaste ? Cette question est surtout valable pour la force insidieuse. En effet quand une force néfaste s’expose au grand jour, il est plus facile de l’identifier, éventuellement de l’exclure, en tous cas de la transformer ou de la limiter. Mais quand elle travaille dans la nuit en souterrain, elle n’est pas repérable. Elle avance masquée. Sous les traits de l’obéissance, se cache la vengeance. Cette fourberie doit rester inconsciente tant il serait odieux de se l’avouer. On en serait tout couvert de honte et de pipi. Mais les indices trahissent. On laisse toujours ici et là, quelques traces de merde. Il faut alors patiemment suivre les vilaines traces jusqu’à remonter à la source et démasquer le visage de l’hypocrite. Notre obsession de la vérité et de la clarté paiera toujours ! L’impératif de la transparence jettera la lumière sur les mots cachés, les complots inavoués. Notre œil perçant met toujours à jour le sourire faux et les yeux étonnés. Derrière le voile du visage, notre œil a vu l’immonde grimace. Il n’est pas besoin d’un procès, si ce n’est pour consoler les âmes trahies, tant la fausseté est voyante. Exécutons directement les menteurs : en joue et feu ! C’était donc radio-parano. Voilà le danger à traquer les indices : on finit toujours par créer un coupable, surtout s’il n’y en a pas. Cela se rapporte toujours à notre propre culpabilité… J’ai pu me rendre compte qu’il vaut mieux être vigilant, laisser le temps agir naturellement, s’efforcer de faire apparaître les difficultés et laisser le bénéfice du doute. C’est ainsi qu’on pourra combattre la fourberie insidieuse, sans tomber dans la parano tout aussi destructrice. Si on tient la ligne sans sourciller, le temps fera toujours apparaître la vérité, et les forces qui doivent partir, partiront naturellement avec ou sans fracas. Rester vigilant sans devenir persécuteur.

Inertie :
                  Le concept d’inertie varie selon le contexte. Par exemple en danse, je l’emploie pour désigner la présence, et dans la métaphysique du Gol, c’est ce qui résiste à l’embrigadement ; le reste. Ca n’est pas du tout négatif, au contraire.

Les dix forces de l’inertie :
                 Chemin faisant, j’en ai distinguées d’autres. Rien que pour le plaisir : colère, mutisme, manque de limite, tout savoir… La liste est infinie ! En résumé : l’urgence et le stress sont aussi destructeurs que l’ego et la peur. C’est un problème qui concerne toute la société d’aujourd’hui, et je suis heureux que les personnes de notre Compagnie aient pris la mesure de ce problème, et vaille que vaille, essaient de s’en détacher. Nous avons d’ailleurs constater, que moins il y a d’urgence moins il y a d’ego. Voilà sûrement un des plus importants défis que la Compagnie est en train de relever !

 

Stratégie et diffusion:
                             Quand l’artiste prend conscience que la chaîne production/diffusion conditionne sa création elle-même, un spleen  romantique l’envahit toujours. Il se met alors à rêver de cette Epoque révolue où l’artiste, seul face aux éléments telluriques de son intérieur, pouvait espérer une rédemption héroïque, grâce à sa fidélité sans concession pour l’accomplissement de sa mission créatrice ; à l’abris et au delà du monde. Aujourd’hui, cela fait rire. Et moi le premier. Il est certain que la « dé-romantisation » démocratique de l’art ne nous permet plus de tels songes. Mais c’est en tombant sur les « Lettres à un jeune poète » de Rilke, que j’ai mesuré l’énorme écart qui s’est créé en un siècle. Passés les premiers éclats de rire, je me suis demandé quel genre de lettre on pouvait bien écrire aujourd’hui, et je me suis essayé à en écrire une, sachant qu’il faut signaler  les quelques petites différences qui me sépare de cet auteur :
   Premièrement, je ne suis pas édité.
   Deuxièmement, je n’écris pour personne en particulier.
   Troisièmement, j’écris cela pour rigoler.  
   Quatrièmement, je suis toujours vivant.                
           
      «    A x,
                  Il  te faut  connaître un fait, et bien méditer sur ce fait, avant de t’engager dans une démarche artistique : Nous sommes tous devenus des poulets en batterie. Je ne tiens pas à te faire ici la généalogie d’un tel événement, ni à porter un jugement sur cette mutation génétique, mais seulement à prodiguer quelques conseils pour vivre cette nouvelle vie délicate et pleine de pièges. Ainsi donc, une fois que tu auras saisi, dans ton intuition existentielle, cette nouvelle ère et notre nouvelle condition, tu pourras réfléchir posément sur ces quelques remarques que je livre autant à toi qu’à moi-même.
                   Si tu veux savoir qui tu es, connaître tes limites, tes profondeurs et ton pouvoir créateur, ne te précipite pas trop vite dans la Batterie. Je sais que l’appel de la batterie a quelque chose d’irrésistible pour nous les poulets. Nous avons besoin de chaleur, de confort et de reconnaissance. Certes. Mais il te faudra résister. Faire en sorte de regagner le pré le plus vite possible. Et si tu peux, trouve une petite place à l’écart, où tu pourras t’adonner à tes désirs les plus réprimés, tes élucubrations les plus absurdes et tes visions les plus fantaisistes. N’attends pas l’amitié : tu seras seule. Ne cherche pas l’approbation : tu seras incompris. Ne cherche pas à être aimé : tu feras peur. Ceci est ta part maudite. Dans le pré, tu picoreras des graines inconnues et sauvages, des saveurs revêches et indigestes, des racines nauséeuses et inouïes. Tu vomiras beaucoup. Ton âme aura des hauts le cœur. Ainsi au fond du pré, replié dans une obscure cachette, ta chair aura l’odeur du gibier et ton esprit sera fait de labyrinthes impénétrables. Quand tu sortiras du repaire, tu courras dans la plaine. Les espaces sont trop grands pour toi : tu te perdras. Il faudra sautiller  longtemps et battre de l’aile. A force, et parce que tu as peur de crever, tes cuisses seront fermes et tes ailes plus grandes. Alors tu seras moins à l’agonie. Tu rencontreras quelques poulets comme toi. De temps en temps. Ces rencontres t’apporteront des joies et des souffrances plus profondes. Avec tes compagnons de misère, vous remercierez l’air d’être si pur, et le temps d’être propice à la malédiction. Mais déjà, tu te diriges aux portes des splendides villes, et les bruits de la Batterie t’attirent comme une initiation : voici venir le temps de la récupération.
                   L’odeur irrésistible du sexe te précipitera dans la queue. Les soleils sublimes te figeront. Les nouvelles graines seront létales et addictives. L’air plombé te chargera de solitudes inconnues. La cohue multipliera tes sensations et tes désirs. Les hurlements de mort et de terreur t’appelleront comme un mystérieux destin. Et la cadence imperturbable  du métal te fera tout oublier. Et tout recommencera : l’odeur irrésistible… Une nuit, tu te sentiras désespéramment trop grasse ou trop maigre. Le ressentiment et le sens de la justice auront germé en toi. Et surtout : tu auras trop froid. Tu regarderas dans le miroir. Tu verras que tu es nue : on t’a déplumée. Tu regarderas la Batterie dans le miroir. Tu verras des fétiches en forme de sexe coupés, des ampoules de tungstène en forme de soleil, des pilules couleur graine, des parfums à la mode et une cohue entièrement nue. Tu comprendras les hurlements de mort et de terreur. Dans la Batterie, on finit tous par devenir de sales êtres humains : sur deux pattes, rose et sans plumes. Et la cadence imperturbable du métal te fera tout oublier… Non ! Cette fois tu veux garder les yeux ouverts ! Jusqu’au bout ! On n’est pas des hommes à la fin ! Que reste-t-il du pré ? On vient de te féconder à nouveau. Que reste-t-il de mes amis poulets ? Tu viens de mettre à bas ta quatrième portée. Que reste-t-il de toi-même ? Et la cadence imperturbable du métal. Combien de temps te reste-t-il ? Au bout du rouleau, tu sens tes chairs dépecées par un contact froid. Que reste-t-il à espérer ? Ta dernière pensée : l’Arche de Noé. Mais Noé est un poulet. Et la cadence…
                   L’Arche : ce qui est trop profond, trop inerte. Ce qui n’a pas pu être dépecé. Le reste. Fond vital ou onde originelle sous sa forme pesante et résistante. Celui ou celle qui va au bout de la récupération apprend qu’il y a quelque chose d’irrécupérable. Qu’on le veuille ou non, la compromission bute sur de l’irréductible. Mais cela a peu d’importance pour la récupération se nourrissant  d’elle-même. L’irréductible est un détail, certes récurrent, mais un détail que la cadence imperturbable du métal fait bien vite oublier. Mais je répète : seulement pour celui ou celle qui est allé au bout du rouleau, ce détail s’impose comme le fond des mers. L’éternel retour du reste. Alors tu plongeras au fond des mers, et tu retrouveras la bête insigne de l’Arche. L’emblème de l’inertie : l’Ane. Voici venir le temps de l’Ane-Archie. Dans ses abysses impénétrables, repose l’élan des possibles. Tabula rasa est une descente dans les profondeurs suivie d’une remontée trouant le réel. L’onde originelle : insurrection des possibles et mort des utopies. Il existe un autre poulailler que la Batterie ; nous allons le construire. Brisons le fil à la patte, et suivons le fil de l’Ane. Ariane est une ânesse, Noé un poulet, l’Arche le Poulailler de tous les Possibles !  L’Ane-Archie n’a pas de programme ! Cap sur Bonne Espérance ! Faisons nous confiance pour trouver de nouvelles terres et de nouvelles souffrances !
                   Et la transe-mutation ? Eh bien je te dirais que la transe-mutation, c’est le cours simultané des trois temps : Malédiction, Récupération, Ane-Archie. Kaléidoscope fluctuant et en relief ;  enchevêtrement des mondes celestes-souterrains ; portes, onde et stratégies ; part maudite, récupérable et irrécupérable ; transe, rage et style… Bref : il n’y a pas de recette pour la transe-mutation ; et si je l’avais : je ne te la donnerai pas. »         
                                   
Trois fois rien :
               Il est étonnant de voir le résultat du « trois fois rien ». À force de trouver des « plans système D », nous nous sommes constitués une expérience riche et unique, qui nous a permis de connaître le métier dans ses moindres détails. Aujourd’hui que nous entrons sur le marché et dans les chemins plus institutionnalisés, nous nous sommes rendus compte à quel point nous avons acquis un recul face à la société et une compréhension juste et concrète de ses enjeux. Nous avons pu ainsi éprouver nos propres forces et les développer d’une manière originale. En somme, une expérience que le parcours institutionnel, non seulement ne nous aurait pas permis, mais en plus, une expérience qu’aucune institution ne connaît ni ne reconnaît.
 Mais nul n’est incorruptible, alors donnons nous les moyens de faire durer cet état d’esprit. Faisons en sorte que cette indépendance soit le moins possible compromise par les programmateurs et les institutions, qui en grande majorité, sont emprisonnés par la mode, le gel du goût et les guerres de chapelles. L’aventure ne vient pas d’eux mais de nous. Traversons les grandes scènes comme on traverse les petites. Il n’y a pas plus d’honneur et de richesse sur une scène nationale qu’au fin fond d’une impasse. Cette autoproduction me semble à terme la seule solution. À travers le réseau que nous sommes en train de constituer (des institutions privés et publiques, aux associations, en passant par les proches), c’est l’autoproduction que je vise sous tous ses aspects : production, édition, diffusion* [* i.e. créer notre production parallèle  d’évènements, nos propres salles, réseau de diffusion…]. La problématique est la suivante : comment toucher le plus de personnes et récolter des fonds à réinjecter dans nos productions artistiques, sachant que la culture de masse et la culture d’élite se présentent comme les seules possibilités (dans l’un le marché dominé par la mode et la vulgarisation, dans l’autre l’institution privée ou publique dominée par la distinction à outrance et le « bon goût ») ? Je dirais : Créons les failles. Les Transe-mutants apportent une alternative à la mode et à la distinction, au bon goût et à la vulgarisation, tout en répondant aux questions actuelles. Faisons confiance en notre art et en nous-mêmes.
NB : Pour ce sujet pratique de l’autoproduction, consulter le projet Freelance shaman 2009.

Formation :
                               Il manque dans le programme de formation ce qu’on travaille aujourd’hui : les techniques de base. Techniques sans lesquelles on ne peut maîtriser le style. Elles sont la substantifique moelle du Transe-mutant.
                                   Techniques de base : -    ondulations

  1. pliés/tendus
  2. sauts/tours
  3. sol
  4. transe (techniques répétitives)

On a pu remarquer que ces techniques simples, demandaient avant tout une  grande disponibilité de corps et d’esprit.

 

 

 

(CONCLUSION)

 

                                  Une question me vient : peut-on se réaliser entièrement dans la compagnie Les Transe-mutants ? Non. Nous avons toujours besoin de nous enrichir auprès des autres personnes, des autres styles et arts. C’est  une condition sine qua non pour notre propre style et nos bonnes relations internes. Mis à part ça, je crois même que ni l’art, ni une compagnie, ni une famille, ne permettent une réalisation pleine. Si le Transe-mutant au fond a un sens, ce serait comme une incitation à un au-delà et un en-deçà. Une ouverture et une liaison aux mondes que l’on porte en chacun de nous, qui sont à éprouver dans la solitude et la communauté. Le temps n’est pas seulement, comme je le disais, au cœur et à la rage mais aussi à la patience et à la confiance.

 

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