Fondements

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FANTAISIE SONORE, SUITE :

Prélude
Flamme_01 flamme_12.gifLE TRANSE- MUTANT EST-IL UN ETRE LIBRE ?

 

 

Esthétique

           

Cette question est venue de la critique récurrente suivante : « Vous vous permettez n’importe quoi ! ». Je ne compte plus les attaques où on me reproche de tout entremêler, de ne pas donner et approfondir mes références, de ne pas respecter les cadres ou les conventions. Cela va parfois même jusqu’à l’annulation de contrats, tant certains sont choqués… Le tout joliment accompagné de jugements catégoriques : prétentieux, immature, mégalo, puéril, provocateur, fantaisiste, manipulateur…A vrai dire : c’est me faire trop d’honneur.
Sans m’étendre sur les aléas du jugement et de la mode, force est de constater, que le public subit apparemment, un choc transe-mutant inassimilable : celui du décloisonnement et de la décatégorisation. Cela semblerait agir à tous les niveaux. Voici quelques protestations lapidaires dont je me souviens:
« - Vous mettez des musiciens pour danser, des danseurs pour faire de la musique. C’est pas leur métier bon sang !
- Vous intégrez d’une manière caustique, le sujet brûlant israélo-palestinien dans une mise en scène. C’est dangereux la politique vous savez !
- Faire référence au grotesque, oui, mais montrez que vous connaissez ! Creusez vos références !
- Des amateurs, des grosses, des gens à qui y manque une main, des handicapés ; c’est quoi votre esthétique, la cour des miracles ?
- Des mots dans la danse : c’est vraiment trop dangereux ! Restez donc sur un seul créneau.
- Trop de femmes sur scène ! Monsieur, vous êtes un gros macho !
- Des hommes ensemble ! Monsieur, vous êtes un gros homo ! »

 

J’ai le droit à un étalage impressionnant de peurs, de conseils d’amis et de jugements rédhibitoires. A vrai dire, la matière première idéale pour produire un spectacle « subventionné bien comme il faut »...
Le décloisonnement dérange et la vérité blesse. Car au bout du compte, il s’agit bien de cela. Quoiqu’il en soit, je dois avouer que depuis ces nombreux passages à tabac, j’ai un détachement quelque peu sociologique envers ce genre de critiques, ma susceptibilité s’étant entièrement reportée sur mes talents de cuisinier (effectivement louables !).
            Et pourtant, je ne me revendique pas comme un provocateur anti-conformiste, encore  moins comme un subversif ou un libertaire. Autrement dit, je ne fais pas partie de cette culture hégémonique de la transgression et de l’institution, ou de l’institution de la transgression. Ce qui choquerait ici le public, ne vient donc pas d’une volonté névrotique de ma part, d’attaquer ou de transgresser les tabous. Cela ne m’intéresse pas. J’en suis sincèrement désolé, mais les tabous, la lutte des anciens et des modernes, le bon goût et les professionnels me font bailler. Je laisse cela à d’autres.
            Ma nonchalance vient d’ailleurs : une fidélité à toute épreuve qui prend racine dans la  transe-mutation. La préhistoire, l’homme qui marche, l’homme qui boite, la bête qui hurle, la bête qui meurt, le vagin de l’homme, le pénis de la femme, la peur de la mort, la bave de la rage, le chant du tambour, le cri électronique de la bête sauvage sauvage sauvage !...
Je regarde autour de moi et je me relie à mon inspiration: « Qu’est-ce que nous avons aujourd’hui monsieur le Transe-mutant ? Une grosse, un tambour cassé, un amateur, un bout de tissu, une salle le dimanche matin, zéro idée et trois euros. Oh, mais c’est parfait ! De quoi faire un spectacle…somptueux et rutilant ! Je n’en demandais pas tant ! Vive les dimanches de la vie ! ».
Je me relie à l’inspiration et non aux références et à leurs transgressions. Résultat : éclatement des catégories.  La transe-mutation va chercher plus bas en dessous, avant bien avant. Peu importe la forme, du moment que je suis au plus près des mondes célestes-souterrains.
Je comprends le désarroi de ces personnes, qui voient en moi l’intelligence de la transgression, avec le charisme et la fascination que cela produit, et lorsqu’ils me rencontrent, ne voient qu’un sourire franc et naïf. Eh oui ! Tel un enfant, je suis resté fidèle et naïf aux premières heures de ce monde ! Et quelle n’est pas leur terreur, à ces gens, lorsqu’ils comprennent que je ne transgresse aucune référence, simplement parce que : la référence n’est pas mon problème. Alors mon sourire devient celui d’un fou ou d’un idiot… (ah, j’aime les printemps !...). Accompagnés de quelques grimaces, le charisme et la fascination ne durent jamais bien longtemps. Je pousse alors un soupir de soulagement : ces gens auraient bien fini par s’apercevoir de la supercherie… et je n’aime pas les scandales.
 Au fond, je peux seulement vous dire, à vous guerriers modernes de la première heure, que le Transe-mutant, c’est celui qui ose jusqu’au bout. Celui ou celle qui ose l’enfant, qui ose l’ailleurs, qui ose passer ses peurs, qui ose les erreurs, qui ose le seul contre tous s’il le faut. Je n’ai qu’un seul mot, je n’en ai qu’un : OSEZ OSEZ OSEZ !

 

            Mais revenons à notre démonstration : le Transe-mutant n’est donc pas un être libre, si on parle de la liberté de transgression. Il suit plutôt une inspiration, qui le relie à des forces fondamentales et à la manière de les transe-muter.
J’irai même jusqu’à affirmer que la liberté n’est pas le problème. À la liberté, je substitue l’inspiration, entendue comme liaison à l’ontologie et au mouvement de la transe-mutation. Cette substitution dérangeante, va donner l’impression que « je prends toutes les libertés » et que « je me permets tout ». Mais regardons de plus près.
En effet, pour un public cloisonné, il interprète mes créations comme un acte de liberté, puisque je m’évade de SA prison. Cette liberté est forcément la préoccupation première de ce public en proie à la contrainte : il n’y a de liberté que pour le prisonnier. Le Transe-mutant est hors liberté, hors champ. Mais il apparaît libre à quelqu’un qui vit sous la contrainte, que cette liberté lui soit agressive ou sympathique. On peut donc dire en effet, que le mouvement de transe-mutation, par le décloisonnement, fait advenir à son insu, un certain espace de liberté. Espace qui naîtrait donc de la rencontre entre un public cloisonné et une proposition hors champ de transe-mutation.
 Cette rencontre génère ce que j’appelle : un espace d’apparente liberté. Liberté, car du point de vue du public sous contrainte, la transe-mutation est un mouvement libre. Mais du point de vue de la transe-mutation, la liberté n’étant pas le problème, elle apparaît comme une simple illusion, ou plus exactement, comme un simple effet miroir des projections du public. C’est là que le jeu du décloisonnement opère. D’un coté le public est amené à rêver de liberté, et de l’autre simultanément, il est projeté hors du champ de la liberté. De quoi devenir fou ! Cet espace d’apparente liberté se fait sur un mode de tension, où le public, exaspéré ou emporté, peut saisir la chance de se dessaisir de ses catégories et contraintes. Et s’il se prend au jeu, peut être  fera-t-il un premier pas, pour se libérer de sa liberté. Il sera alors renvoyé à sa condition d’homme seul : il n’est plus le public. Ni libre, ni emprisonné, c’est un être perdu et retrouvé, qui approfondit son corps, son histoire et sa mortalité. Nul ne connaît encore son folklore, mais certains diront : «  Voilà peut être un inspiré ! ».

 

Politique

 

 Evitons les malentendus : quand je parle de politique, je ne prétends pas faire de la politique, du militantisme ou briguer le poste de premier ministre…non, mon propos est plus sérieux, plus urgent. La politique, c’est la transversale. C’est le déplacement d’une communauté à l’autre, d’une religion à l’autre, d’une classe sociale à l’autre ; en deux mots : de l’un à l’autre. Il n’y a aucun jugement : chacun a son enfer et son paradis.  Juste je passe les forces. Je fais mon métier à tisser.
« -    Eh l’aut’. T’es qui toi. Tu viens pas d’chez nous !

  1. C’est exact. Monsieur, veuillez décliner vos références !
  2.  Je viens de l’ailleurs.
  3.   Dehors !!
  4.  Attendez : je viens le partager.
  5.   Au secours !!! ».

Je suis l’éveilleur des peurs et du désir : l’intermédiaire. Seul acte politique valable : construire un pont. Tel est le sens du voyage. Désir et connaissance aux risques et périls. Implication venant de l’intime. Choc. On me dit : « Mais toi tu es libre, tu n’as pas peur de rencontrer ». Je réponds : ‘‘Je vais seulement où l’inspiration me guide.’’ Cette rencontre n’a pas de nom. Elle ira vers des lieux inattendus, proches ou lointains, vers des personnes exceptionnelles ou banals, vers des moments imprévus, mûris ou fulgurants. Se rendre là où un champ de transe-mutation peut advenir. La liberté n’est pas le maître. Juste l’attention et la disponibilité. Alerte au moindre indice, au moindre détail qui pourrait relier aux fondements et au mouvement. Qu’importe les catégories !
Alerte au Kairos, l’Opportunité, qui peut tout faire dévier soudainement. Kairos, le Centre décentré, qui relie aux mondes célestes-souterrains. De lieux en lieux, de personnes en personnes, de communautés en communautés : je fais mon métier à tisser, « my tailor is rich »…
Ces rencontres improbables, ces ailleurs qui s’entrechoquent, ces déviations soudaines et ces contraires entremêlés, ces mariages et ces aberrations, ne sont rien d’autre que la transe-mutation elle-même en mouvement. Et pourtant, on en prend des chocs culturels et dans la gueule… oui oui… mais il faut au moins ça pour rester éveillé… On aura saisi : c’est de l’appel des Mondes que commence la transe-mutation qui elle, se fait dans la chair des hommes. Je tisse avec des étrangers, des inconnus, des gols et  des déments,  pour lesquels je suis probablement de même. Beaucoup d’expérimentations pour flairer la vraie rencontre. Aiguiser notre intuition, notre liaison aux mondes célestes-souterrains. Laisser nos colères sourdre et délier. Apaiser nos peurs, exacerbées par les manipulations médiatiques et nos histoires personnelles.  La politique, c’est l’immersion dans l’étrange et l’étranger. L’autre : c’est aussi bien soi-même.

 

En concepts transe-mutants : la politique est un mode de tension du dedans et une circulation générale avec le dehors, propices à une création commune, nous reliant aux fondements ontologiques et nous faisant accéder à un certain état de grâce. Cela crée un espace d’apparente liberté, qui substitue à l’affirmation : « Je suis libre et je prétends le devenir plus encore » à la question plus essentielle : « Qui est cet autre et à quoi sommes-nous reliés ? ».

Paroles venues d’ailleurs, langages secrets, rencontres périlleuses, et soudain : l’envers du décor !...c’est à cet être seul, et pour qui la terre tremble, que je parle à nouveau.
J’interpelle de la bouche du mort : « toi qui vis encore, pourquoi n’oses-tu pas ce voyage sauvage, sauvage, sauvage ?... »
Et je me rends compte que c’est moi-même, que j’interpelle ainsi la nuit, dans la solitude de la Plaine…
           

            Je sens mon flair s’affiner, mes dents s’aiguiser et mes griffes s’acérer. J’ai l’image du logo en face de moi. Il devient flou, je deviens fou, d’étranges esprits frappeurs font de moi…un loup ! À l’aide je me meurs !

L’homo sapiens : « - Qu’est-ce qui te prend ? Au secours ! Il devient fou ! Au secours !
La bête : - Non, je voyage au pays des loups.

  1. Mais il y a un instant à peine, tu parlais du pays des hommes, de la liberté et de la politique, et maintenant… tu deviens une bête !
  2. Eh oui, vraiment sale discussion…mais certains ont d’ailleurs essayé d’élever ce débat suranné ; tu te souviens : « l’homme est un animal politique », ou « un loup pour l’homme »…mais ils parlaient encore et toujours de l’homme, ces philosophes… une bête sauvage à dompter…eh bien ce soir, brisons les chaînes : on apprivoise l’homme et on libère la bête…AOUH !
  3. Au secours une bête fauve veut me dévorer !
  4. Allons allons, ne sois pas si pressé…je ne suis pas si bête…avant, je veux te faire découvrir ma Plaine, afin que tu ne crèves pas tout à fait bête…et puis après on verra…je te boufferai peut-être…ou…peut-être pas…laissons-nous la liberté du choix…la cuisse ou l’épaule… ».

Nous ne saurons jamais si le loup décida d’en faire son repas, mais nous retrouvâmes quelques feuillets éparpillés à la Plaine St Denis dans le 93, qui devraient probablement faire avancer notre débat ‘‘ suranné’’. Je vous les restitue tels quels :

 

 

Ethique

 

            « Le loup me prit sur son dos et se mit à galoper à travers la Plaine à toute vitesse. Des jours entiers. J’entendais son grognement profond, et son haleine trop forte de chanvre me donnait l’envie de vomir. Mais de même que je ne vomissais pas, je ne m’endormais pas. Bien qu’éveillé, mes rêves défilaient dans ma tête au martèlement des pattes du loup sur le sol. Quand ce bruit percussif et régulier finissait malgré tout par me bercer, il se mettait à siffler comme un oiseau, tourbillonnait  sur lui-même, m’arrachait les cheveux et me mordait jusqu’au sang. Et la chevauchée reprenait. J’étais à bout de force et le suppliais de me laisser sur le trottoir ou de me dévorer, histoire d’en finir avec cette abominable cavalcade. Mais il allait plus vite encore. Ce n’est que lorsque je n’eus plus la force de proférer la moindre plainte et que je croyais rendre mon dernier souffle, qu’il s’arrêta.
 « Voilà. » dit-il. « Maintenant que tu es bien malade et que tu sues de tous tes pores, entrons dans cette grotte. » Il s’engouffra dans une ouverture béante dans le sol, qui se referma violemment derrière nous. C’était une grotte immense qui contenait une capitale entière et dont le plafond était si haut, qu’on aurait pu y voir un ciel de nuit. « Maintenant » dit-il « tu es mon animal domestique. Tu m’accompagneras partout. Si tu es attentif, tu trouveras peut-être la réponse à ta question sur la liberté. En attendant : tu es mon esclave. ».
C’est alors que commença une vie d’errance et de débauche. Je ne me serais pas cru capable d’aller si loin dans l’aberration. Nous pratiquions toutes les sortes d’inceste. Les hommes, les femmes pour lui, les chevaux et les ânes pour moi. Tous âges confondus. Aucune partie du corps n’était pour ainsi dire, épargnée. Les romans sadiens et la pornographie me sont apparus alors comme des tentatives juvéniles. Il me faisait goûter à toutes sortes de cadavres et de moisissures, et me disait que la vraie voie était celle du dégoût. Un jour qu’il forniquait avec un arbre, il me héla : « la voilà ta liberté ! ». Il hennit de rire. Il me dégoûtait. Mais c’est un fait : mon domaine en matière de mœurs s’est considérablement étendu, et ma morale s’est réduite à une peau de chagrin. Et comme si cela ne suffisait pas, nos aventures déclanchaient des tourbillons de passions, dont les implications étaient imprévisibles. Il n’était pas rare que nous nous retrouvâmes dans des situations explosives, dont la mort parfois, était la seule issue. Il disait : « le sexe, la mort et la violence ne sont rien sans la rencontre véritable des êtres ». Je le haïssais.

 Puis vint ce jour maudit.

 Après de nouvelles turpitudes mortelles et compliquées, il me fit asseoir devant lui :
« - Alors esclave, as-tu trouvé une réponse à ta question sur la liberté ?

  1. Oui je crois.
  2. Eh bien ?
  3. J’ai pris conscience à quel point j’étais inhibé, à quel point j’étais moi-même mon propre censeur et ma propre prison.
  4. Mouaif… quoi d’autre ?
  5. Je me suis fait violence et j’ai pu franchir mes résistances, dépasser mes propres contraintes et mes propres peurs.
  6. Mouaif…  tu as bien récité ta leçon… quoi d’autre ?
  7. Eh bien : j’ai repoussé mes limites. Je me sens plus fort. Je peux faire plus de choses. J’ai pris confiance en moi, je peux décider et j’ai plus de moyens. Bref, je suis centré et je m’assume comme je suis…oui… je me sens enfin libre. Il ne manque qu’une chose.
  8. Mouaif…dis-toujours ?
  9. Ne plus être votre esclave. »

Il ferma les yeux. Il y eut un long silence. Soudain, il éclata dans une colère noire. Je ne l’avais jamais vu ainsi. J’étais livide de peur.
« - Tu n’as rien vu sale petit homme ! Tu t’es cru dans un self-service c’est ça ?!... et maintenant : tu veux monter ton entreprise ! Tu n’as rien gagné, pas même de l’expérience, sale petit morveux â deux pattes ! Tu t’es cru dans un concours de sérénité c’est ça ?!... mais tu fais de l’apparence ! De la forme ! Je t’ai bien observé : même quand tu baises, rempli d’amour et de passion, tu n’es pas là ! Tu te dégages d’une contrainte et tu es fier de toi. Tu penses gagner en liberté et clamer que tes mœurs sont libres : mais tu ne fais qu’étendre ton pouvoir d’achat et de consommation en matière de mœurs et d’amour. À chaque limite passée, tu te crois plus libre et tu gagnes de la confiance… pour ton ego ! Tu n’as donc pas compris, carcasse pourrie de chaires, que les contraintes sont infinies et que la liberté épuise !?! Tu t´es bien foutu de ma gueule petit fumier. Tu m’as utilisé pour ta liberté. Et maintenant, orgueilleux de tes expérimentations superficielles, tu voudrais rejoindre la surface pour ouvrir ton entreprise d’Eternel Esclave de la Liberté. Ah oui c’est sur : tu auras gloire et fortune… Mais dis-moi cerveau moisi, as-tu une fois seulement, fermé tes yeux avides de liberté, pour me regarder avec ton cœur ? Eh bien ; sais-tu ce que tu aurais vu langue puante ?

 Tu aurais vu que rien ne s’est passé. Que je suis en face de toi. Depuis un temps immémorial. Tu aurais entendu le souffle des morts, la poésie des vivants, la légèreté des ondes lumineuses. Tu m’aurais rencontré. Moi, qui t’attends. Depuis un temps immémorial. Moi, que tu as appelé une nuit que tu croyais mourir. Je suis venu te chercher. Crois-tu mériter être mon esclave, quand tu n’es même pas sûr de ton propre choix ? Est-ce que tu vois petit homme? Je suis toi, et tu ne m’as pas vu. Ton indécision a porté une liberté factice,  une fuite de toi et de moi. Pauvre homme : tu n’es que le fantasme de toi-même. Reprends toute l’histoire mon ami. Tu comprendras que la liberté n’existe qu’à un seul moment : ce moment où tu as la possibilité de me choisir. Ce moment où tu étais seul face à toi-même. Ce moment où tu croyais mourir. Cet unique moment sans virtuosité à rebours. Cette nuit de peur et de transpiration, où tu peux choisir du fond de ton corps et de ton cœur. Cette décision qui implique tout ton être au-delà de la mort. C’est une porte qui s’ouvre rarement et qui se referme vite. Toute une vie peut ne pas suffire à l’ouvrir, et elle s’ouvre toujours à notre insu. Alors permets-moi de substituer à ta question sur la liberté cette autre question : « Le choix t’appartient-il ou en d’autres termes : as-tu vraiment le choix ? »
Une flamme vive le traversa, et il disparut en fumée. 
           

            Pour la petite histoire, nous n’avons, à part ces quelques feuillets, aucune trace du petit homme, ni du loup.
Mais bivouaquons un instant autour de notre feu, avant de nous lancer dans les neiges éternellement congelées du concept.

 

 

Ontologie

 

            Cette dernière séquence, reprend les mêmes concepts que les séquences précédentes, mais sous un nouvel angle. Vous trouverez ici et là, au détour d’une phrase, une jolie fleur, un petit clin d’œil, une proposition - inconvenante bien entendu – qu’à tous moments vous pourrez décliner. Quoi qu’il en soit, notez que les concepts, ici en usage, se déplient en spirale, et se recoupent de toutes parts. Vous pouvez les prendre par n’importe quel bout : ils racontent toujours la même histoire. Jeu de perspectives innombrables. Allez !… tiens !… on en essaye une… combinaison… au hasard…pour rigoler… Voici le tirage : liberté apparente, positionnement, état, décision, transe-mutation ! Oh… comme c’est charmant !... Décidemment ; le monde est bien fait !... Mais  que va nous révèler le dessous des cartes ?…

J’ai nommé cette dernière séquence « ontologie », car c’est pour moi, la plus belle partie de la philosophie (la seule ?...). Elle se résume à ce simple mot (invocation ?...) : « Être ! ». Mais n’en disons pas plus…
 De toutes les façons, il ne s’agit ici que de la fable de l’être ou de l’être de la fable…

 

Apparente liberté :
 L’apparente liberté est le résultat de la confrontation entre deux manières d’être. D’un coté, une manière de se soumettre à la liberté et la contrainte, et de l’autre, une manière de vivre selon le mouvement et les mondes célestes-souterrains. La première manière d’être, ou plutôt de n’être pas, je l’appelle l’inertie. La seconde, le transe-mutant. Quand ces deux manières se rencontrent et se confrontent (scène, espace public ou privé), la première manière ne peut considérer la seconde, que comme une liberté agissante. En effet, le transe-mutant bouscule et dérange, décloisonne et transgresse. Il passe les contraintes et gagne en liberté. Ami ou ennemi ? Cela dépend du contexte. Mais en revanche, le transe-mutant lui, sait (consciemment ou non) qu’il ne s’agit que d’un jeu d’apparence, et qu’il ne peut apparaître que libre aux yeux de l’inertie.
 Ce jeu naturel d’apparence, peut prendre de vitesse l’inertie et parfois même la court-circuiter. Une préoccupation traversera son esprit : « Ce que je vois et ce qui anime cet autre étrange, n’est peut être pas ce que je crois : le conflit peut venir d’ailleurs. ». Mais ce jeu reste obscur. Le transe-mutant se donne toujours comme une présence paradoxale. « Je suis et je ne suis pas ». Il brouille les frontières et chevauche les diagonales. Manière et style oscillants, qui iront jusqu’à provoquer, par delà les opinions, un  choc violent, un sentiment de présence et de déréliction : « Cela n’est-il qu’un jeu d’apparences ? L’apparence n’est-elle pas une face cachée ? Qu’est-ce que j’entends là ? Qui m’appelle des profondeurs ? Ne serait-ce pas ce qui se cache au-delà et en deçà de ces apparences ? Dois-je faire comme Orphée : le chemin à rebours ? Ce qui n’est pas, est. Ce que je croyais réel, n’est pas. ».
Au moment où l’inertie (ou la partie inerte en nous) reprend ses droits, l’angoisse aura laissé sa marque : stupeur et tremblements, perte de sens et solitude. Et une interrogation amnésique persistante : « Que s’est-il passé ? ».

 

Positionnement :
Ce concept en recouvre un autre plus fondamental : le mouvement. Mais le positionnement concerne un mouvement particulier : celui de l’un à l’autre. Ce concept va nous amener subrepticement, vers une réflexion sur un mouvement d’onde qui nous relie quotidiennement : le mouvement politique du point de vue de la transe-mutation. Revenons-en à la préoccupation amnésique persistante :
                                               « Que s’est-il passé ? »

 Au début, on ne peut savoir à quoi nous relie la transe-mutation. On a bien perçu : « que quelque chose s’est passé », mais ce lien ne révèle pas un nouveau monde qui s’illuminerait comme un paradis retrouvé. Au contraire. C’est un processus lent, profond et personnel qui jette dans le désarroi. Quand l’apparence est perçue, le mirage du réel s’évapore, laissant place à une intuition  tenace et fugitive. Poursuivre et définir cette intuition, feront la trame de cette histoire. Un positionnement et non la position. Le positionnement est en cours. En mouvement infini. Le transe-mutant creuse incessamment le moindre indice, pour demeurer dans cette intuition. Il voyage,  rencontre,  perfore des individus, des communautés. Il s’engouffre dans le réel en l’éclatant de non être. En un mot : il s’initie.
On le trouve ici, on le trouve ailleurs. On le trouve en compagnie du juge et de l’assassin, du croyant et de l’athée. Rencontrer les personnes transe-mutantes, ou la part transe-mutante des personnes. Autant dire : rencontrer la part intime et intense de chacun. Forcer les peurs du réel et se laisser à ce mouvement qui dessaisit. L’exigence n’est pas moindre. Mais être intime avec l’intuition fugitive et avec l’intensité du désir qui en jaillit ; cela a un prix : les voyages seront improbables, les naufrages permanents, les fureurs tumultueuses, les rencontres rares et précises. De lieux en lieux, de personnes en personnes, de communautés en communautés, il dégage patiemment du réel, l’onde originelle. Un temps et un lieu, aussi anciens que l’avenir.

Dans le feu de l’action, la persévérance rageuse de ce voyage prend souvent l’allure d’une errance.
 Ce n’est qu’après, bien après, que l’aventurier comprendra qu’il faisait advenir un nouvel espace, avec ceux et celles qu’il rencontrait. Son intuition fugitive ne pouvait éclore et se réveiller, qu’avec et à travers d’autres. Mais de quel autre parle-t-on ? De celui ou celle, qui d’une manière ou d’une autre, est relié à sa propre transe-mutation, et qui en saisit le sens, demeurant ainsi dans ce qui le dépasse : les mondes célestes-souterrains. Dés lors, la liaison horizontale avec les autres se joint à la liaison verticale avec les mondes. Liaisons qui, s’entremêlant  sur un mode de tension, préparent et tissent de nouveaux liens intimes et intenses. Celui ou celle qui poursuit son intuition jusqu’au bout, fera advenir cet espace transitoire, où vie et mort, cosmos et cité, l’un et l’autre, s’interpénètrent et d’un mouvement, se révèlent dans la chair saisie à vif. Ce champ de transe-mutation, entremêlé de nos histoires et de nos héritages, est la face inspirée de la Cité. Sa face cachée. Ce sont les foyers vivants de résistance, les cultures invisibles, les lieux animés de fleuves obscurs et pénétrants. L’autre visage de la Cité. Celui qui ne peut pas être regardé, et qu’on se garde de regarder. Celui qui porte notre avenir oublié.

            Nous sommes loin de  cet espace programmé par le contexte politique et l’idéologie démagogique actuels, où l’on arbore pitoyablement les panneaux : « Ici : Espace d’intégration et de communication ». Ou pour parler bien comme il faut : « Ici : mise en valeur de la diversité ». La fumisterie des Institutions fera rire. Dorénavant : « Nous réglons tous vos problèmes avec le vote, le droit et le spectacle ». Mettez ses trois derniers mots dans tous les sens possibles, et vous obtiendrez la nauséeuse recette démocratique.
Que signifient le droit et le devoir quand l’autre est un fantôme ? Que signifie le vote  quand le représentant ne représente pas ? Je ne connais mon voisin que comme contrainte à ma liberté. C’est déclaré même ! Gravé ! « Ma liberté s’arrête où commence celle d’autrui ». Et des milliers de feuillets qu’on signe, ressent-on une seule seconde, ces autres avec lesquels je suis censé construire une société. Je préfère les paroles du loup à la déclaration des Droits de l’Homme : « Les contraintes sont infinies et la liberté épuise ».
Le constat s’impose de lui-même : la démocratie sépare plus qu’elle ne réunit et la liberté devient un esclavage. Une consolation : l’argent et le pouvoir. Amen ! La démocratie n’a plus de visage. Un seul concept  réunit  le cloisonnement, l’esclavage et la dépersonnalisation par l’argent : la maison close. Je dis concept, car aucune maison close réelle n’atteint une telle instrumentalisation. Alléluia ! Nous voici chacun élevés, au rang de prostituée conceptuelle. Politique vous disiez ? Je dirai plutôt : concetpocratie. Que reste-t-il du désir, du corps et de l’être ? De simples objets conceptuels dans la maison close  démocratique. Segmentarisés et poussés à outrance, ce ne sont plus que des lettres mortes : nous-mêmes ; à l’instar de nos histoires : des anecdotes.

Se déplacer ! Casser les murs ! Le voyage se passe en bas de chez moi. Juste un pas dehors. Voir un visage ! Franchir l’apparente liberté ! Se déplacer ! Toujours ! Se délier… à ses risques et périls…

 Rencontrer les forces obscures et les visages cachés… ceux des vivants comme ceux des morts. Onde originelle. Me confronter à toutes les lignées d’exil, et y participer ; jusqu’à ce que je me souvienne que j’en fais partie
Transe-mutation ? Vous m’aurez compris : appelez cela comme vous voudrez, Fable, Etre ou Politique...

 

 

Etat :
                                                   
                                                                     Prélude

 « Etat d’alerte, état d’urgence, état de grâce.
            Je suis un état dans l’Etat
            L’Etat va mal : il est en mauvais état.
            Dans l’état des choses, je suis un nouvel état dans l’Etat :
            Etat d’alerte, état d’urgence, état de grâce. »

 

Slam

            « Rythme ! Bat mon intestin ! Le concept inspire ! L’éthique tire en directe l’inspire, sans perdre le fil… Attention ! Aux aguets ! L’état intérieur dévoile ses secrets ! La démonstration dépasse la fonction. Ah ah ah… la transe-mutation serait-elle en action ? Je regarde en tous sens, prête à poser la Question… Notez : je suis devenu femme…en passant… alerte à la pénétration. Etrange comportement… délivrance dans les rues béantes ; mais oui ! C’est parce qu’elle reste fidèle à sa transe … au-delà des apparences.
 Etat d’alerte, état d’urgence ! Je passe de chambre à rue… démon intermédiaire : des ponts ! A travers les murs : je vois, et mon espace jusqu’à toi… tu peux voir. Je te regarde ; tes faiblesses ne font plus peur. Mon amour. Ne pose plus la Question : « … » Nous sommes en translation ; les faces cachées se dévoilent ; c’est ton visage que je vois. Mon génie est sans origine et pour toi aussi ton envol, si tu le désires…l’envol des Profondeurs.

Etat d’alerte, état d’urgence, je suis un état dans l’état.
Etat d’alerte, état d’urgence, je suis en l’état : état de grâce.»

 

 

 

Décision :
 Il semble bien que notre démonstration soit menée par le bec d’un oiseau : elle vole plus qu’elle ne marche. D’ailleurs, la transe-mutation se poursuivant, je peine à bouger la plume d’encre noire, tant me poussent des plumes blanches. Basta ! Prenons notre envol !  Lâchons la plume symbolique pour des ailes réelles !… Ainsi seulement : elles ne seront point trop lourdes pour voler … oui…  légèreté ! Car à cet instant-ci j’occis tout symbole : je suis seulement je suis.

 

            Il est difficile (sinon impossible) de déterminer le moment précis d’une décision. Si je décide de transe-muter, cela n’a-t-il  pas déjà commencé à mon insu ? Depuis longtemps ?
En fait, le concept de décision ne renvoie pas à un instant particulier, ni à une volonté particulière, mais à sa vie quotidienne de chaque instant, dans les soubassements inaccessibles au savoir. Une manière d’aller ou de ne pas aller. Elle peut aussi bien s’exprimer dans le parti prix violent d’un instant, que dans un acharnement silencieux et souterrain. Chaque fois que la possibilité de transe-muter est sentie – l’intuition tenace et fugitive – on s’arrête, on vacille, on recule : l’enjeu est de taille. Les bouleversements seront aussi bien d’ordre physique et psychique, que personnel et social. C’est seulement quand ce sentiment de danger nous possède jusqu’à nous faire trembler pour notre propre vie, que la terreur, saisissant notre être entier, impose un choix. Le nôtre.

 On ne peut savoir ni quand, ni comment cette décision est prise. Ni même la forme qu’elle prendra ou les compromis qu’elle imposera. Peu importe : c’est avant tout une  vocation. On peut réellement mourir de ne pas y répondre. Une vision et un appel qui vous taraudent, vous travaillent le corps, au jour le jour, vous jettent aux errements incompréhensibles. On refuse, on recul, on s’invente des raisons. On se précipite dans les vanités, les jugements. Puis on y revient. Par détours. Avec de nouveaux stratagèmes. Jusqu’à ce que la coque se brise ! Dans cette vie ou une autre. Rage tantôt pitoyable, tantôt héroïque. Rythme obstiné. Obstination à mort. Alors je refuse, je fuis et je m’invente. Ou comme dit le loup : je fais semblant. Mais ici, personne ne demande de compte. Le loup, c’est de soi à soi-même sans jeu de miroir ; la gueule de vérité.

 

 Et la bête continue :  

« - Tu as connu la mort réelle de tes amis et de tes guides. Tu as vu des lignées s’éteindre puis renaître.

  1. N’est-il pas temps, pour toi, de rendre ton confort ?
  2. Je suis la bête, le liant et la mort. Ne vois-tu pas qu’en ne me voyant point : tu tombes réellement malade ?
  3. N’est-il pas temps pour toi, de ne plus choisir le choix : mais de me choisir moi ? »

 

Transe-mutation :

 « Ceci n’est pas une charade
            Mon 1er a dit : « Being Beauteous »
            Mon 2nd vient par la danse et le chant
            Mon 3ème est une chose
            Mon 4ème un animal fabuleux
            Mon 5ème se trouve dans un coin de la grotte de Lascaux
            Mon 6ème est un ciel bleu
            Mon 7ème un point de fuite
            Mon 8ème est en gestation et en décomposition
            Mon 9ème est le rire d’un enfant
            Mon avant-dernier n’est pas un symbole
            Mon dernier n’est pas.
            Mon tout se trouve entre les mots. »

            C’est ce que me répondit la Duc d’Iqs quand je lui demandais ce qu’était la transe-mutation. À mes yeux écarquillés il ajouta : « Tu es pénible le bâtard (c’était mon surnom…), tu poses des questions tordues et tu attends des réponses simples. Pourtant la Vérité pourrait être encore plus simple que tu ne le penses… (Il avait le don de m’exaspérer) Mais diable ! Tu t’impatientes et tu as grande envie de me souffleter (plutôt un bon poing dans la gueule). Alors je vais te dire ; la Vérité est  simple : voilà deux mensonges (lui faire sa race…) ».

Nous éclatâmes de rire. Puis le silence. Des heures entières. Soudainement comme à chaque fois, mes organes se tordirent et les perspectives de mes sens se dédoublèrent dans tous les sens. Malgré la terreur qui m’envahissait immanquablement, je savais que je revenais pour ce moment précis. Et rien n’y faisait… pas même la haine que j’éprouvais pour lui ou elle (son sexe fut toujours impossible à déterminer)… non… je revenais chaque matin remettre ça… chaque matin, avec mes contractions au corps … jusqu’à ce que… ce que quoi ? Je sais pas exactement… mais je reviens… je lui repose la même question. Il (elle) me fait la même réponse. Le même rire. Le même silence… mille fois… mais je me rappelle pas bien… j’essaie… mais j’arrive pas… me rappelle pas ! Je reviens… Il faut beaucoup de tolérance… vous savez… je crois… et aussi… la concentration… oui… jusqu’à ce que…pardonnez-moi… oui… le choix… oui… je l’ai plus vraiment… à vrai dire… oui… jusqu’à ce que…oui…je dois y retourner…oui…allez… c’est ça… salut… oui… oui… c’est ça… à bientôt… j’espère… ou…  peut être…  pas…

 

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Les Transe-Mutants